Qui décidera demain de ce qui est vrai ? La question peut sembler philosophique, elle est pourtant devenue très concrète.
Une start-up américaine vient de lancer un projet baptisé « Objection », présenté comme un tribunal assisté par intelligence artificielle capable d’évaluer la véracité de contenus journalistiques.
Le principe est simple, pour quelques milliers de dollars, une personne estimant qu’un article contient une erreur peut déclencher une enquête. Des éléments de preuve sont collectés, analysés puis soumis à plusieurs modèles d’IA chargés de rendre une forme de verdict sur la crédibilité de l’information contestée.
À première vue, l’idée peut sembler séduisante, après tout, qui serait opposé à davantage de rigueur dans l’information ?
Pourtant, le sujet mérite d’être observé avec beaucoup d’attention, car une question apparaît immédiatement :
Une intelligence artificielle peut-elle réellement devenir arbitre de la vérité ?
⚖️ Juridiquement, le débat est loin d’être anodin.
La liberté d’expression et la liberté de la presse figurent parmi les libertés fondamentales protégées tant par l’article 11 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen que par l’article 10 de la Convention européenne des droits de l’homme.
Or l’évaluation publique d’un journaliste ou d’un média par un système algorithmique soulève plusieurs difficultés.
Qui définit les critères de vérité ? Qui contrôle les biais du système ? Qui vérifie les données utilisées pour entraîner les modèles ? Qui répond des erreurs lorsqu’un contenu exact est considéré comme trompeur ou lorsqu’un contenu inexact est considéré comme fiable ?
La difficulté est encore plus importante lorsque les enquêtes reposent sur des sources anonymes ou des lanceurs d’alerte.
Dans de nombreux dossiers de corruption, de fraude ou d’atteinte à la santé publique, les éléments déterminants ne sont précisément pas accessibles publiquement.
Une IA peut vérifier ce qui lui est présenté.
Elle ne peut pas toujours apprécier ce qui lui manque.
🔍 Cette initiative révèle surtout une tendance plus large.
Depuis trois ans, l’IA ne cesse d’étendre son périmètre : elle rédige, elle recrute, elle note, elle surveille, elle évalue, elle contrôle.
Désormais, certains acteurs souhaitent lui confier une mission encore plus sensible : déterminer quels contenus méritent notre confiance.
Le paradoxe est évident.
Les mêmes modèles qui font régulièrement l’objet de débats sur leurs hallucinations, leurs biais ou leur manque de transparence sont désormais proposés comme outils d’évaluation de la fiabilité d’autrui.
Donc, des IA pourraient demain être chargées d’auditer d’autres IA, de noter des journalistes et d’influencer la perception publique de la crédibilité d’une information.
📚 En Europe, une telle évolution ne pourrait de toute façon pas échapper aux exigences de l’AI Act, du RGPD et aux principes fondamentaux protégeant le pluralisme de l’information.
Car lorsqu’un système algorithmique est susceptible d’affecter des droits fondamentaux, la question n’est jamais seulement technique, elle devient institutionnelle.
La véritable question n’est donc peut-être pas de savoir si une IA peut vérifier des faits.
Elle est de savoir qui contrôle l’outil qui prétend distinguer le vrai du faux.
